La master class avec Sandrine Kiberlain

La master class avec Sandrine Kiberlain

Regard croisé : le récit de cette chaleureuse rencontre par deux étudiants de 1ère année

Arnaud Raboutet

Solaire et césarisée, Sandrine Kiberlain entre dans le théâtre des Béliers sous les applaudissements des étudiants. En l’accompagnant sur le plateau, son professeur Raymond Acquaviva pense à Meryl Streep. Elle s’en amusera toute la matinée : l’humour est sa belle pudeur.

L’actrice, plus reconnue que jamais, s’intéresse d’abord à ceux qui sont venus l’écouter. Elle se dit émue. « J’ai été à votre place, c’est fort ce qu’on vit à ce moment-là. On se demande comment réussir, on ne connaît pas le chemin, c’est un vertige immense. » Le chemin, personne ne le connaît. Mais aujourd’hui elle réalise qu’au fond de l’apprentie-comédienne se cachait une confiance intime, indéfectible et inconsciente. Malgré les refus, les doutes et les pleurs, une autre voie était inenvisageable. « Si vous voulez faire ce métier, rien ne peut vous en empêcher. » Il n’est évidemment pas question d’attentisme et vivement recommandé de créer, de monter, de porter. On parle d’une envie qui doit se déployer « à fond ». Tout ce qu’elle fait, c’est « à fond ».

Les metteurs en scène sentent notre envie.

Quand Élie Chouraqui vient chercher de jeunes comédiens au cours Florent pour un clip au sujet du Sida, Sandrine Kiberlain donne tout, est prise, puis remarquée par un agent. « Un agent ne fait pas votre carrière et la confiance que certains peuvent donner vaut parfois plus que la visibilité. C’est dommage que les metteurs en scène n’aillent plus dans les cours de théâtre. Mais en représentation, on ne sait pas qui peut être dans la salle. » Pour entrer au Conservatoire national, l’élève prépare avec Raymond Acquaviva un monologue et une scène de film : deux choix risqués à l’époque. Une fois reçue, plutôt que de faire partie « des rois du Cons. et de la versification », elle crée et s’amuse avec une bande de copains. Pendant cette période, elle participe également à plusieurs courts-métrages de réalisateurs qui démarrent tout comme elle, citant notamment Sophie Fillières. « Ce sont les rencontres qui font les choses. » Éric Rochant, qui la choisit pour un magnifique rôle dans Les Patriotes (1994) contre l’avis des producteurs, lui offre plus qu’un psy. « La confiance vient du regard du cinéaste. » Dans les choix de la comédienne, l’entente artistique et affective est le critère absolu. Tip-Top (2013) lui est proposé en même temps qu’un autre film ; le scenario est abscons mais la rencontre avec Serge Bozon déterminante. « Il est déjanté mais je le comprenais, son univers me parlait. Il est lui et ne cherche ni à te plaire ni à te persuader. » De la même façon, quand Albert Dupontel lui offre le rôle qui l’a récemment consacrée dans 9 mois ferme, elle sait que d’autres actrices n’en voulait pas. La comparaison est tenue avec une offre amoureuse : « c’est vous et de toute façon la voisine n’en veut pas. » On connaît le résultat. Enfin, l’extrême bienveillance d’Alain Resnais (Aimer, boire et chanter, 2014) est évoquée. On se sent petit face au génie ; pourtant il est d’autant impressionné qu’il désire l’acteur. Il faut se rendre compte que « le metteur en scène est tout autant dans le besoin de son acteur que nous-même nous savons soumis à son désir ».

S’il n’y a qu’une seule ligne, c’est d’être soi-même.

Sandrine Kiberlain le sait mieux que personne. Son allure n’est pas lisse. Aussi à ses débuts on la remarque mais à chaque casting « [elle finit] avant-dernière ». On ira jusqu’à lui faire envisager de se refaire le nez … La différence rend difficile les premiers rapports à la caméra, mais c’est finalement ce qui fera notre personnalité et notre richesse. « Pour faire un film qui marche, on croit à tort qu’il faut prendre des têtes connues et reconnues. Pourtant très peu d’acteurs ont véritablement leur public. Quand on regarde les films de cette année : Adèle, Guillaume, etc. Qu’est-ce qui a marché ? Les histoires et la sincérité. » Son approche des personnages est passionnante. Ils l’accompagnent entièrement : dans la rue, elle se ballade avec le violon de Mademoiselle Chambon (2009) ou le scénario de 9 mois ferme sous le bras comme avec « une copine ». Elle préfère connaître son texte au rasoir avant de savoir la marque préférée de voiture du personnage. Celui-ci est envisagé à l’instant T. Plutôt que de trop s’enfermer avant la prise, l’actrice donne une humeur détendue aux autres, se resitue rapidement et restitue un travail déjà prêt. « Un travail d’imaginaire, il faut avoir dessiné le personnage au poil. C’est ton tableau. » Il est notamment question de la voix, toujours celle de l’acteur mais pourtant transformée par chaque personnage. De la perte d’une personne chère, c’est la voix qui nous manque le plus. La chanteuse a également démontré ses talents et insiste sur l’importance de cette discipline dans la formation de l’acteur. « Souvent quand on est mauvais, c’est qu’on a pas sa voix en place ». Puisque finalement, elle nous propose ce constat aussi juste qu’il est simple : « Jouer, c’est prendre la parole pour son personnage. »

L’envie, les rencontres, la sincérité : des deux heures passées avec Sandrine Kiberlain sont ressorties comme évidentes les fondamentales du métier :

On fantasme sur les acteurs, c’est pourtant pareil pour tout le monde. On choisit une vie, il faut être en phase et tout s’organise toujours.

Agostinho Costa Araujo

Je ne suis pas folle…

Au fond de moi, une confiance bizarre ; j’ai toujours su et je n’ai jamais fait de choses que je ne sentais pas.

On dit que, dans son salon, un grand lézard de caoutchouc rouge trône près de son dernier César- cadeau d’un galopin de 90 ans, Alain Resnais, dont elle vient de tourner le dernier vaudeville échevelé.

Resnais n’était que bienveillance.

Comme le lézard, l’actrice est vive, insaisissable, à demi-caméléon.

Un éclair mêlé d’intelligence et de malice éclaire une constellation de tâches de rousseur de plus en plus discrètes au fil du temps, tandis qu’avec Raymond Acquaviva, elle évoque pour nous son parcours et ses débuts d’actrice et d’artiste.

« Quand on est acteur, on doit tout le temps montrer qu’on est là. » Dit-elle. « C’est imposer sa différence et ne pas se laisser abattre. »

« Si je devais faire un film, je l’écrirais mais je ne m’en sens pas capable, car ça prend trois ans d’une vie… il me faudrait pour ça profiter d’une période de creux dans une carrière d’acteur. »
Elle se met à écrire des textes de chansons à un moment où : « je ne savais plus qui j’étais… »
Ne semblant rien capable de faire à moitié, plus de cinquante dates de concert s’ensuivent. Pourtant, elle dit se sentir  foncièrement actrice après cette expérience.

Elle se souvient de son passage au Conservatoire, où sa passion pour le cinéma est mal vue : elle y rencontre sa bande de potes et y apprendra ce qu’elle aime et n’aime pas.
« On va dans la vie vers ce qui nous va et nous ressemble, le cinéma, les acteurs et les rencontres ont changé ma vie. »

« Des gens comme De Niro, Dustin Hoffmann ou Daniel Day Lewis ont changé les choses. »

« Rien n’importe plus que la confiance dans nos métiers, et les gens, nos vies et nos professeurs nous donnent confiance en nous faisant confiance.  De même, ce n’est jamais un agent qui fait la carrière d’un acteur, il vous représente et vous donne confiance. Souvent, mes professeurs me conseillaient sur le choix de scènes à travailler, il faut être attentif aux rencontres avec les personnages.
Surtout n’oubliez pas que les réalisateurs se font une montagne autant que vous… ils cherchent des acteurs et en manquent. »

Elle se dit touchée et émue d’être là car elle a besoin d’être connectée, en phase, avec le temps, les rencontres… Pour elle aussi, encore maintenant, chaque parole de quelqu’un qui a réussi est une parole qui compte.

A cet égard, on la trouvait trop grande à ses débuts. Une réalisatrice de renom lui conseille même de se faire refaire le nez.
Avoir été très aimée de ses parents lui a peut être évité de développer des complexes… Ne changez pas! Sauf pour convenances personnelles !!!
De fait, elle est encore élève de dernière année lorsqu’elle découvre une énorme différence entre ce qu’elle était ou connaissait d’elle, et ce que va lui révéler d’elle Rochant.

Concernant sa prestation dans 9 mois ferme, c’est le côté burlesque et la folie de ce personnage un peu bridé qui l’ont attirée, il contenait plein de choses que l’actrice n’avait pas encore faites.
Lors du tournage de TIP TOP, elle n’avait pas compris le scénario, la rencontre avec le réalisateur, Serge Bozon, a emporté son adhésion, tant il paraissait imprégné de son sujet et ne cherchait pas à plaire.

Pour elle, la caméra c’est le public. Une scène, un film tournés…et c’est DANS LA BOITE, c’est maintenant et on ne peut plus y revenir. En comparaison le théâtre lui fait l’effet d’aller tous les jours au bureau, pour y retrouver les mêmes collègues et le même dossier qui t’arrive.(sic!)

Après deux heures de ping-pong verbal avec l’assemblée des élèves, elle tient à conclure en attirant notre attention sur la voix du personnage: « Chaque personnage a une voix et on la transforme sans s’en rendre compte. Quand on est mauvais on a pas la voix! »

Nous garderons un beau souvenir de notre rencontre avec cette actrice a la voix qui porte et dont les talents multiples, le sens de la transmission ne peuvent que nous conforter, chacun sur notre voie.